Témoignages

Entrevue complète avec Liliane Coutu-Maisonneuve

Quel est votre lien avec Marie-Anne Gaboury?

Le lien entre Liliane Coutu-Maisonneuve et Marie-Anne Gaboury
Marie-Anne Gaboury était mon arrière-arrière-arrière-grand-mère. Je suis une descendante de son fils Romain.

Liliane Coutu MaisonneuvePouvez-vous nous parler un peu de votre famille et de celle de Lagimodière?

La famille Coutu et les Lagimodière
Les membres de ma famille restent en majorité à Saint-Boniface (Manitoba). Moi, je suis une Coutu. Mon arrière-grand-mère Lecompte Lagimodière, Marie-Catherine Lecompte, était une descendante de Romain Lecompte, le sixième enfant de Marie-Anne Gaboury. Marie-Catherine Lecomte  a épousé monsieur Pierre Henri Coutu, mon arrière-grand-père. Ils se sont installés à Edmonton, en Alberta, et ensuite à Saint-Paul. Ils ont par la suite acheté une ferme dans le petit village de Brosseau. À cet endroit même, le Père Lacombe avait essayé d'y établir la mission de Saint-Paul des Cris. Le village, quant à lui, portait à cette époque le nom de Saint-Paul des Métis. Je me rappelle aussi quand mon père nous racontait que parfois, quand il était petit, il disait aux gens que Marie-Anne Gaboury était son ancêtre. Ils lui répondaient : « Bon, eh bien, qu'est-ce que ça peut faire! » En 2006, il y aura une réunion de famille pour célébrer l'arrivée des Lecomte Lagimodière dans l'Ouest. Il y aurait entre 15 000 à 20 000 descendants de Marie-Anne Gaboury et de Jean-Baptiste Lecompte Lagimodière.

Qui était Marie-Anne Gaboury?

La petite histoire de Marie-Anne Gaboury
Marie-Anne Gaboury est arrivée à Edmonton (Alberta) en 1808 en provenance de Maskinongé (Québec), la vie où elle avait vu le jour en 1780 [N.d.l.r. : le 15 août 1780]. Là-bas, Marie-Anne avait travaillé comme ménagère chez le curé Vinet [N.d.l.r. : de l'âge de 13 ans à 25 ans]. Elle y a également épousé Jean-Baptiste Lagimodière [N.d.l.r. : le 21 avril 1806] qui avait vécu cinq ans dans l'Ouest canadien. Là-bas, il avait pris une femme indienne de la tribu des Saulteux et était père de trois fillettes. Jean-Baptiste souhaitait retourner dans l'Ouest et Marie-Anne était déterminée à le suivre. Ce fut probablement toute une expérience de partir de Montréal (Québec) jusqu'à Winnipeg (Manitoba), en passant par Lachine (Québec) et Fort Williams (région Manitoba-Dakota du Nord). En bref, Marie-Anne Gaboury a été la première femme blanche à venir à Winnipeg.

Qui ont été les premiers bébés de l'Ouest canadien?

Les premiers bébés de l'Ouest canadien
Reine est le premier bébé blanc né en 1807 dans les environs de Winnipeg (Manitoba). Puis, en 1808, Marie-Anne et Jean-Baptiste sont venus jusqu'à Edmonton (Alberta). Leur deuxième enfant, Jean-Baptiste [N.d.r.l. : dit La Prairie] est né juste à l'extérieur du Fort (des Prairies). Mais à cette époque, c'était quand même assez dangereux de demeurer à Edmonton (Fort des Prairies). On a même essayé de lui prendre le bébé Jean-Baptiste, mais Marie-Anne l'a retrouvé. L'Abbé Dugas écrit aussi qu'elle se serait mise à pleurer lorsqu'un chef a voulu échanger Jean-Baptiste (fils) pour des chevaux. Ces enfants blancs aux yeux bleus étaient une attraction pour les Indiens qui n'en avaient jamais vus auparavant.

Marie-Anne Gaboury et sa famille ont-ils toujours vécu en Alberta?

La colonie de Selkirk et ses difficultés
Ils ont habité à Edmonton (Alberta) jusqu'en 1812 puis ils s'en sont retournés vivre dans la région de Winnipeg (Manitoba) où Jean-Baptiste est devenu célèbre. En 1815, la nouvelle colonie établie par Lord Selkirk a vécu de durs moments. Parce que Jean-Baptiste était un grand voyageur et trappeur, le gouverneur de la colonie l'a envoyé à Montréal (Québec) [N.d.l.r. : pour livrer des lettres à Lord Selkirk l'avertissant des troubles connus par la colonie de Red River i.e. les rivalités entre la Compagnie de la Baie d'Hudson et la Compagnie du Nord-Ouest]. En compagnie de Benoît Marié et d'un guide indien, il est parti au mois de novembre 1815. Ils ont marché (avec des raquettes dans la neige) de Winnipeg jusqu'à Montréal et pour le récompenser, Lord Selkirk a donné à Jean-Baptiste un lopin de terre à Winnipeg. Pendant ce voyage, il y a eu, dans les environs du Fort, une bataille (des Sept-Chênes) au cours de laquelle plusieurs personnes ont perdu la vie. Marie-Anne, quant à elle, s'était réfugiée chez le chef Piguis. Ceci démontre bien les liens qui pouvaient exister entre les tribus indiennes et les francophones. Il y avait une sorte d'interdépendance entre eux.

Quand est-elle morte?

La fin de la vie de Marie-Anne Gaboury
[N.d.l.r. : Jean-Baptiste est décédé le 7 septembre 1855]. Elle a habité avec un de ses plus jeunes fils, Joseph, je crois. [N.d.l.r. : C'était chez Benjamin qu'elle a habité après la mort de son époux]. Elle est décédée le 14 décembre 1875. Elle avait 95 ans.

Selon vous, quel type de femme pouvait bien être Marie-Anne Gaboury?

Marie-Anne Gaboury était une femme de caractère
Je me demande souvent quel type de femme elle pouvait bien être. C'était assez dangereux, ici, à Edmonton (Alberta) parce qu'il y avait les guerres entre les Cris et les Pieds-noirs. Et Winnipeg (Manitoba), c'était aussi très éloigné. Sans doute que Marie-Anne avait beaucoup de détermination et était non conventionnelle. Elle devait également être aventurière pour vouloir venir vivre avec les tribus indiennes. Même si les gens les connaissaient, c'était quand même assez courageux. Elle était aussi très pieuse. Il y aurait une personne dans la famille qui aurait toujours en sa possession le chapelet qu'elle avait apporté avec elle du Québec. Marie-Anne était également un peu « entrepreneure » puisqu'elle avait elle-même payé son logement avec des fourrures de castor.

Parlez-nous un peu de ses enfants.

Un peu sur toute sa petite famille
Elle a eu au total huit enfants. Mon arrière-arrière-grand-père s'appelait Romain et il était le sixième enfant. C'est Reine qui est née la première et a été par la même occasion le premier enfant blanc de l'Ouest canadien. Ensuite, il y a eu Jean-Baptiste et Josette. Les membres de la famille Nault sont tous des descendants de Josette. Ensuite sont nés Pauline, Benjamin et mon arrière-arrière-grand-père. Puis, il y a eu Julie qui, elle, s'est mariée avec Louis Riel, père, et ils ont eu Louis Riel, fils, le leader des Métis. Le tout dernier enfant Lagimodière a été Joseph.

Pourquoi l'appelle-t-on la « Marraine » des Prairies?

La « Marraine » des Prairies
Quand Provencher est arrivé dans la colonie, ils [N.d.r.l. : Jean-Baptiste et ses fils] ont aidé à construire la mission de Saint-Boniface (Manitoba). À cette époque, on baptisait parfois une centaine de personnes à la fois et c'est Marie-Anne Gaboury qui a été la marraine de tous les jeunes et adultes. Même plusieurs années après cet événement, les gens disaient encore : « C'est ma marraine ». C'est de là que vient l'expression la « Marraine » des Prairies.

Pourquoi a-t-elle été également surnommée la « Grand-mère » des Métis?

La « Grand-mère » des Métis
On l'a appelée ainsi parce que son petit-fils, Louis Riel, a défendu les droits de propriété et de langue des Métis. Marie-Anne Gaboury était également là, au Manitoba, en 1870 et elle a sûrement vu tous les changements qui s'y sont produits : le nombre sans cesse décroissant de bisons, les catastrophes naturelles empêchant la culture de la terre, etc.

Malgré leur contribution au développement de l'Ouest canadien, les Lagimodière-Gaboury sont peu connus des Canadiens. Pourquoi, selon vous?

Malgré leur contribution au développement de l'Ouest canadien, les Lagimodière-Gaboury sont peu connus des Canadiens
Marie-Anne Gaboury et Jean-Baptiste Lagimodière ont habité à Edmonton (Alberta) pendant quatre années seulement. Je pense que peut-être c'est pour cette raison que nous ne les connaissons pas vraiment ici, à Edmonton. Cependant, quand la rue Marie-Anne-Gaboury a été inaugurée en 1988, cet événement a piqué la curiosité des Albertains d'Edmonton. Selon moi, elle est beaucoup plus connue à Saint-Boniface (Manitoba) où se trouvent en majorité les descendants des Lagimodière. Nous, les Coutu, sommes la seule famille descendante de Marie-Anne Gaboury à vivre en Alberta.

Selon vous, pourquoi est-il important de quelles raisons pour perpétuer sa mémoire?

Les raisons pour perpétuer sa mémoire
Je pense que c'est très important de perpétuer sa mémoire parce qu'elle a été la première femme dans l'Ouest, la toute première francophone. Malheureusement, l'histoire des francophones en Alberta et dans les provinces de l'Ouest a été souvent ignorée. Même des personnages aussi importants que La Vérendrye sont peu connus des Canadiens. Marie-Anne Gaboury est la première femme qui est venue à Edmonton (Alberta) et qui s'y est installée. Elle a aussi aidé la colonie de Selkirk à s'établir à Red River (Manitoba) et lors de l'inondation et des sécheresses qu'ils ont connues [N.d.l.r. : invasions de sauterelles de 1818 à 1821 et inondation en 1826]. Dans le livre de Selkirk, il est écrit qu'à un moment donné, au fort à Saint-Boniface (Manitoba), il n'y avait plus rien à manger et que Jean-Baptiste a été à la chasse avec d'autres compagnons. On l'avait ainsi engagé à nourrir les gens du Fort, pour rapporter de la viande. Marie-Anne et lui ont également demandé des prêtres et elle a été la marraine de tous les enfants et de tous les colons baptisés.

Toujours selon vous, quel héritage nous a-t-elle légué?

Ce qu'elle nous a légué
Elle a été, pour les gens qui vivaient ici, un modèle de courage et de détermination. C'était aussi une femme pieuse. C'est grâce à elle que Provencher est arrivé à Winnipeg [N.d.l.r. : Les abbés Provencher et Dumoulin sont arrivés à la colonie de la Rivière-Rouge le 16 juillet 1818 en compagnie du séminariste Guillaume Edge]. Reconnaître ses actions permettrait en même temps de reconnaître la contribution des francophones au développement de l'Ouest canadien. Elle a également apporté une certaine fierté à la communauté francophone, à notre famille et à ses descendants.

Parlez-nous un peu du projet d'agrandissement de l'usine Epcor à Edmonton et dites-nous pourquoi vous vous impliquez dans le mouvement de contestation du projet.

Le projet Epcor et les audiences
Nous savions que ce site [N.d.r.l. : où est présentement située l'usine Epcor à Edmonton (Alberta), soit sur la rive nord de la rivière Saskatchewan] était important. En creusant, ils ont découvert la palissade de l'ancien fort. Au total, 163 pieds de long. Lors des fouilles archéologiques, ils ont également retrouvé des pendants d'oreilles, des mousquets, de la poterie, de la vaisselle, et... Un petit couteau de 8000 ans. Donc, à cet endroit, il y a probablement eu beaucoup d'autochtones et ce, depuis au moins 8000 ans. C'est à ce moment-là que j'ai décidé de m'impliquer. Je savais que mon arrière-arrière-arrière-grand-mère avait passé quatre ans dans ce fort. De plus, la plupart des employés de la Compagnie de la Baie d'Hudson étaient des francophones. Ce serait bien, selon moi, de reconnaître la contribution des francophones qui y ont habité. Le Père Lacombe y avait aussi enterré plusieurs gens. Jusqu'à maintenant, il y en aurait au moins 34, tous des francophones : Cailloux, Lebrun... Au mois de juin dernier, nous avons fait des présentations aux audiences; la deuxième partie a été remise en janvier 2001. On s'y prépare. Sur ce site, j'aimerais qu'on y construise un centre d'interprétation et que les gens reconnaissent la présence de cimetière. En ce moment, il n'y a rien. Tant qu'à moi, ce serait bien que ce site devienne un lieu historique avec un parc.

 

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2019  Mémorial Louis Riel / Marie-Anne Gaboury